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Catherine Cœuré

De la limite du visible

Peu nombreuses sont les œuvres, écrit le poète Lorand Gaspar dans les belles pages consacrées à ses amis peintres,”peu nombreuses sont celles dont la transparence a su nous faire voir et entendre la respiration des mondes, l’invention musicale du mouvement qui se déplie et se résout en quelques battements d’ailes silencieux, jaillis de la limite du lisible” (Apprentissage). Dans ce petit nombre, sans doute peut-il désormais compter l’œuvre de Garanjoud, aux confins du voir et du dire, dans son compagnonnage avec la poésie. Voici donc une nouvelle halte proposée par Garanjoud sur le chemin commencé de longue date, parallèle, ou plutôt en contrepoint, et souterrainement lié à son travail de peintre. Rejoignant les écrivains sur leur territoire - la page, le livre - il les rassemble autour de lui en une sorte de communauté d’esprit et d’émotion, eux que tout semble séparer : pays, âge, langue, inspiration et formes de leur écriture poétique. Cette unité profonde, le visiteur la perçoit dans ces vitrines et sur ces murs, sous la diversité des œuvres exposées : formats, tirages, types d’édition ... Ce sont livres d’artiste dans au moins une acception du terme, et non livres illustrés (sinon au sens étymologique). Livres-manuscrits,“avant-livres” disent la recherche incessante, le dialogue et l’étroite collaboration du peintre et du poète, les “balances du regard” (Char, La conversation souveraine). Sont donc exclues paraphrase, anecdote, mise en scène du peintre par lui-même, laissant toute leur place aux mots, eux-même formes parfois : calligraphies arabes, caractères japonais, écriture chinoise.

Ces livres sont d’abord de beaux objets. Étuis, boîtes, couvertures sont beaux en eux-mêmes, engagent à la lecture, protègent le mystère du poème. Multiplicité des papiers : tout lecteur y est sensible, fut-ce à son insu, dans un livre traditionnel ; Garanjoud a dit combien le choix est capital pour l’artiste dans l’œuvre originale : un ”Rives” donnera élan et force au dessin, un “Japon” le soumettra à sa finesse. Superposé, creusé, froncé, plissé, soulevé de mouvements imperceptibles le papier est ici, au sens plein, matière première. Avec Adonis pour Fenêtres - transparences grisées, rigoureux encadrement de l’estampage sec, présence de l’écriture arabe, - avec Ollier pour Le Sycomore, Cheng pour Porte, quelques “livres”, écrits de la main de leurs auteurs, sont façonnés à quatre, six exemplaires, annulant et exaltant à la fois la plus belle vocation du livre qui est de passer de main en main, d’être multiplié sans relâche mais beaux témoignages d’une étroite collaboration. Dans tous ces livres, la mise en commun de l’espace respecte les modulations qui font de chacun un jeu unique d’équivalences et de mise en valeur réciproque. On en verra l’éclatante manifestation dans la structure même de deux livres parus chez Voix d’encre. Adonis, Le Poème de Babel, est le dernier en date avec Garanjoud après l’hommage au poète dans la revue l’Œil de boeuf et le double recueil de PAP. Babel c’est l’épopée et l’Histoire, la soumission et la révolte, l’ordre et le chaos :
Nous sommes venus déclarer
que la poésie est certitude
que la transgression est l’ordre.

Pour ce poème qui est aussi chant dans la traduction d’Anne Wade Minkowski, Garanjoud trace vingt-huit dessins, enroulements tumultueux, hautes verticales, presqu’à l’étroit face aux pages où se déploie le texte. Puis il les reprend, recadrés, comme condensés, ponctuant dans un cahier final la calligraphie arabe, laissant deviner que s’ouvrent ainsi d’autres “fenêtres” :
Non, les fenêtres ne sont pas muettes
mais seule peut les entendre
l’oreille du silence,
( Adonis dans le poème Fenêtres, écrit pour Garanjoud ).
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- Photos © Patrick Lefevre