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Claude Ollier

Des événements entre oeil et toile

Claude Garanjoud dispose la toile devant moi. Elle échoit dans mon champ de vision. Elle le coupe, l’occupe.
Une force d’attraction lie mon œil au tableau. Elle n’est pas nourrie de mots. Ce qui dans l’instant meuble l’espace entre mon corps et le tableau n’est pas armé de syntaxe. L’impression que je ressens globalement - nœud de sensations tactiles, auditives, coenesthésiques aussi bien que visuelles - sur un fond de données antérieures qui spécifient ces sensations par comparaison et différence en quelque sorte, me paraît surgie en amont du langage, elle imprime sa marque en deçà de la parole ou de l’écrit.

C’est ainsi du moins que je m’imagine l’événement, essayer de le reconstituer avec certitude me semble impossible et présomptueux. Puis, ce premier moment passé, parole ou écrit s’attachent immanquablement à suppléer le silence même du temps de l’impression, son manque en actes de langage. Dans cette sorte d’espace indivis qui s’est créé entre corps du tableau et corps de l’observateur, des relations complexes se sont établies sous le couvert de l’impression, que l’arbitraire du corps des mots va compliquer encore, et dissocier, transmuer, effacer en partie, ou flouer tout simplement, les déplaçant sur un autre terrain, subtilisant l’espace premier. Les liens qui s’étaient établis entre œil et traits, oeil et dessin, taches de couleur, contiguïté des surfaces, architecture, vont se trouver démultipliés et embrouillés par l’agencement des mots, détournés et éloignés aussi de l’unité première du sentiment reçu, vont se perdre dans le débit d’une parole ou le murmure d’une lecture muette, et la force initiale se partager et répartir en éléments d’une succession plus ou moins volubile.

Cela posé, je peux donc dire, ou écrire, par exemple : cette forme-ci prend en moi l’apparence d’un signe, l’apparence des propriétés d’un signe, l’impression me l’a livrée telle, ce signe m’a touché, il est posté comme à l’intersection du monde intérieur dit de la représentation et du monde de la nature extérieure, je pense qu’il occupe une région centrale de la toile, il est noyau central, pôle d’attraction, d’interrogation, de trouble, la pulsion qui porte mon regard vers cette zone se fait pulsation, la pulsation rythme, ce rythme est aussi bien celui de mon regard que celui né de la forme du signe et de son entour, ce rythme est celui de l’espace qui vit au centre du tableau entre les montants du portail ou portique, l’espace blanc et bleuté blanc perçu là enserre ce rythme et se fait temps, et quand je perçois bien ce rythme, ce temps se mue en espace à nouveau, les deux mots coïncident, se croisent, s’annulent dans le blanc.

Les mots employés là sont des abstractions, des signes abstraits et arbitraires, arbitrairement symboliques, stylisés, les formes sur le tableau sont des abstractions aussi, d’une autre nature, symboliques aussi mais pas dans le même rapport au monde, dans un rapport plus immédiat quoique dépourvu de lien de figuration directe, un rapport où les données visuelles sont indissociables des correspondances sonores, tactiles et autres. Ces formes m’apparaissent comme des rapports de rythme, des recherches sur des rapports de lois régissant une organisation complexe, des tentatives de saisie non d’une représentation plus ou moins transparente du monde et de son fonctionnement, mais de ses articulations cachées, de ses jointures, de ses points-pivots, des zones sensibles, privilégiées, où les éléments combinent et transmettent leur énergie. Quelque chose s’y livre, qui pourrait être nommée par moments intuition, celle d’une hiérarchie par exemple des qualités de l’espace, d’une certaine hétérogénéité de l’espace. Ce serait là la caractéristique globale concernant l’espace où mon œil transite et l’espace où nous nous mouvons, celle qui détermine les formes de notre comportement secret, caché le plus souvent, sauf dans le rêve et l’hallucination. Le tableau exposerait, par ses dispositions de formes noires et blanches et bleutées légèrement, ce genre de révélation, la signalerait, et le rapport de mon regard au tableau serait analogue au rapport de mon corps à l’espace dans la traversée qu’il en fait à tout instant, sans y penser, mais rendue sensible soudain, manifestée dans le contact matériel avec la toile. C’est cette analogie de démarches qui fonderait mon regard, comme elle aurait fondé l’acte de peindre, la coordonation de l’œil du peintre et de sa main.

D’ailleurs, je m’aperçois que deux façons de me comporter alternent, un peu plus tard, face à l’architecture imprimée sur la toile : l’une, dans un certain repos du corps, lit l’espace central comme un blanc, un vide, un cercle d’attraction et de perdition ; l’autre, dans un certain mouvement du corps, le lit comme un emplacement de transition, parcourt un en-deçà du seuil tracé virtuellement par les montants du portique, puis franchit cette ligne et entreprend une traversée de l’espace au-delà, ébauche un éloignement, une fuite peut-être.
Mais c’est simplifier trop que de décrire ainsi ces deux réactions, elles sont concomitantes, la situation du personnage regardant n’est pas aussi tranchée, il est acteur certes, mais hésitant, et partagé, retenu aussi par d’autres traits, par des signes d’effilochement, d’éparpillement, d’incertitude, qu’il voit comme une appréhension, l’annonce d’une catastrophe ou de son seul pressentiment, comme si le pinceau, la brosse ou le couteau n’avaient pu s’empêcher de les inscrire en un point précis de la toile, et là, en ce point-là, ces signes, pour abstraits qu’ils soient, livrent à vif leur matière brute et cette matière est ressentie concrète sous la main, vibrante à l’œil et à l’oreille. C’est de l’ordre de l’ébranlement, de l’éclatement, stade périlleux d’une longue transformation d’énergie, et là, la toile de Claude Garanjoud célèbre avec force l’inclusion de l’homme dans une architecture mouvante, dans un système en devenir régissant ses  mouvements, ses évolutions, commandant, délimitant sa place dans ce système. L’homme et ses comportements, ses réactions, ses spéculations, relèvent d’un ordre cosmique qui les autorise et les garantit : mon oeil, ma main, le cadre, la toile, participent à cet ordre, que les signes sur la toile tout à la fois révèlent, authentifient, et scellent.

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© Garanjoud, tous droits réservés.
- Photos © Patrick Lefevre