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Romain Gary

Préface

Voici plusieurs années déjà que Garanjoud cherche les fibres et les nervures secrètes du monde et il va s’en dire que les scalpels intérieurs ne les trouveront pas plus que les explorations les plus classiques et les plus représentatives du “réel”. On est alors tenté de parler, à propos de ses toiles, de musique, de Rimbaud, même de Mallarmé, ces vieux complices de l’insaisissable. Mais ce sont des fuites et des commodités. Et pour parfaire alors ce confort descriptif, on aboutirait vite à parler “abstraction lyrique”. J’aime échouer, lorsque je tente de traduire la peinture en mots, j’aime qu’un art si différent du mien échappe à mes habiletés et à mes outils.
Les pelures du monde que sont les peintures de Garanjoud, où le couteau n’oublie ni le mouvement ni la lumière, me posent un problème visuel singulier : une curiosité pour la réalité à laquelle l’arme du peintre a infligé de si subtiles blessures, cette réalité qui doit être en train de lécher ses plaies, après s’être ainsi laissée écorcher. Un paysage a effleuré la toile, y a laissé le plus fin de lui-même et à présent, il doit être quelque part ailleurs, privé de ses nervures intérieures les plus essentielles, attendant la repousse.

Toute la peinture moderne a été l’œuvre de perceurs de murailles et de déchiffreurs, mais avec Garanjoud on est en présence d’investigateur qui arrache au monde réel ses empreintes digitales - avec un peu de peau qui y adhère encore - et qui se soucie d’ailleurs aussi peu que possible d’identification : il travaille vraiment “pour le plaisir” comme on dit ! Art de filigranes avec, pour but : donner à rêver. Il fut longtemps peintre de marines, de feuilles mortes. Il continue, mais en ne gardant plus de l’objet, du moment, du temps qu’il fait, qu’une empreinte vibrante, palpitante : encore une fois, le sentiment que le sujet, un instant épinglé, collé à la toile, vient de s’échapper, en laissant ce qui aurait été son secret, s’il en avait un, car il est fort probable qu’il n’y a jamais eu de mystère, et que celui-ci n’est qu’une œuvre d’art.

Regardez ces toile et dites-moi si vous n’avez pas l’impression que quelque chose de vivant et de douloureux vient de s’en détacher, après une sorte de lutte végétale, minérale, palpitante d’ailes blessées et engluées pour s’en libérer. Des traces d’ailleurs. Des arrachements non sans cruautés. Des glissements et des chutes, faisant de chaque tableau un paisible après-vivisection. Et partout, des traces de sangs végétaux, des chlorophylles subtilement utilisées, des substances intérieures douloureuses qui servent ... au plaisir de l’œil. De la peinture considérée comme un des beaux crimes.
Il y a pourtant de la chair spirituelle broyée, prise par le pinceau pour couleur aimable. Bref, les empreintes de Garanjoud lui-même, des lambeaux d’un “moi” intérieur endolori mais qui se veut sérénité.

1974
© Garanjoud, tous droits réservés.
Web Agency : La Souris Verte - Photos © Patrick Lefevre